Le
mulet : un poisson atypique
Les sous-espèces de mulet sont innombrables
: mulet gris, mulet noir, mulet rayé, mulet
jaune, mulet rouge, mulet à grosses lèvres,
mulet blanc etc... Elles vivent quasiment toutes
dans les mers tropicales et sub-tropicales. On les
trouve aussi bien en méditerranée,
que dans l’atlantique (golfe du Mexique, côte
de l’Afrique et du Brésil) et le pacifique
(côte de l’Australie, du Pérou
et de Californie).
Le mulet est un poisson atypique
pour 2 raisons :
d’une part, il peut passer
de l’eau salée de l’océan,
aux eaux saumâtres des estuaires, et même
séjourner dans l’eau douce des rivières
; d’autre part, il peut se nourrir tout aussi
bien de petits organismes marins que de plantes
aquatiques. C’est l’un des rare poisson
qui peut être totalement végétarien.
A ma connaissance, c’est le seul poisson pourvu
d’un gésier.
A ce propos, les gésiers de mulet en sauce
sont un plat très apprécié
en Italie.
Poutargue
ou boutargue
Souvent mes clients me disent : "Vous vous
trompez, ce n'est pas boutargue avec un B, c'est
Poutargue avec un P".
A cela je réponds : "C'est seulement
les provenceaux, et ceux qui ont été
initiés du côté de Martigues,
qui utilisent le mot poutargue."
Cette particularité provient de la vie des
mots, qui évoluent et se transforment. Lorsque
les arabes sont passés par le sud de l'Europe
ils nommaient les oeufs de poisson salés
et séchés : "boutarihk".
La difficulté à transcrire et à
prononcer les mots venus d'ailleurs ont fait que
le terme original s'est déformé. Les
espagnols ont adopté le mot "botagra"
et les italiens "bottarga". Les provencaux
ont d'abord retenu le mot "boutarguo".
Puis, l'ont modifié en "botarge"
et enfin en poutargue.
Quelle importance ! Du moment que l'on se comprend.
Pour les puristes, j'ai quand même vérifié,
poutargue et boutargue figurent tous deux dans le
Larousse.
Boutargue
: “caviar de méditerranée
”
La boutargue de mulet est souvent surnommée
“caviar de méditerranée”.
Bien que flatteuse, cette comparaison, privilégie
d’une manière trop flagrante le prix
et son image exclusive pour donner une idée
réelle de la valeur gustative de la boutargue.
Certes, le caviar et la boutargue font tous deux
parti de la famille des nourritures exquises à
base d’oeufs de poisson. Certes tous deux
sont appréciés des gourmets. Mais
leur élaboration, leur mode de conservation
et leur aspect sont très différents.
Et surtout le caviar de bonne qualité vaut
entre 2000 et 3000€ le kilo. On est là
dans le domaine du super-luxe.
La boutargue est évidemment un luxe ; mais
un luxe... raisonnable.
Boutargue
et santé
La boutargue est une source de calcium, de vitamines
A, D et B, de magnésium, sélénium,
phosphore , iode et fluor. De plus, issue d’un
poisson gras, elle est riche en oméga-3.
D’une manière générale,
des études nutritionnelles ont montré
que ces acides gras poly-insaturés fluidifient
le sang, neutralisent les radicaux libres et ont
un effet très positif sur la vitalité.
A noter que les oméga-3 sont sensibles à
la chaleur.
C’est pour cette raison que la boutargue
qui a subit un séchage (et non une cuisson)
est un source naturelle de bienfaits.
.C'est du passé
Dans les années cinquante, la totalité
des boutargues consommées à Tunis provenaient
de la lagune située en bordure de la route
menant à La Goulette. Les problèmes
sanitaires (malaria), puis l'espace nécessaire
à la construction d'un centre commercial et
à l'extension de l'aéroport incitèrent
les autorités à réduire considérablement
la surface de ce "lac". L'effet induit fut
la quasi-disparition des mulets péchés
près de Tunis... Et donc la boutargue tunisoise,
c'est vraiment du passé. (Actuellement, les
mulets péchés dans les eaux tunisiennes
le sont dans la région de Bizerte).
Au Japon
A Tokyo, la boutargue est un met très apprécié.
Elle y est bien plus chère qu’en Europe.
Elle est dégustée nature ou d’une
façon typiquement japonaise : sur une tranche
quasi-transparente de radis blanc, on place une
lamelle de boutargue que l’on a passée
quelques secondes à la salamandre. On accompagne
cette sorte de sushi chaud-froid d’une rasade
de saké.
Au temps des pharaons
Les égyptiens navigaient sur des embarcations
bien trop frèles pour affronter les courants
forts et la haute mer. Les marécages, les
multiples bras du delta du Nil et le lac Menzaleh
étaient leurs lieux de pêche préférés.
Ils pêchaient la carpe, la perche et le mulet,
qu'ils consommaient frais, séchés
ou saumurés. On reconnait ces poissons sur
de nombreux bas-reliefs vieux de plus de 4000 ans.
Quant à la boutargue, il ne fait pas de
doute qu'elle était consommée et appréciée.
Pour preuve, certaines tombes sont décorées
de bas-reliefs représentant les opérations
de salage et de séchage des oeufs de poisson.
A mon avis, depuis la nuit des temps, quelquesoit
leur niveau de developpement et leur localisation
géographique, les populations de pécheurs
ont toutes fabriqué et mangé de la
boutargue. Car, finalement, pour faire de la boutargue,
il ne faut que des oeufs de mulet et du sel.
La boutargue
d'élevage... c'est pas pour demain
Depuis plus d'une dizaine d'années, le mulet
est "cultivé" dans quelques bassins
situés à Taiwan, aux Philippines,
à Hawaï et sans doute ailleurs. Mais
ces élevages se sont développés
pour subvenir uniquement à une consommation
locale. Et, à notre connaissance , les mulets
d’élevage ne sont jamais venus concurrencer
leurs congénères sauvages sur les
marchés européens.
Il est vrai que la croissance du mulet est lente
: alors qu’un saumon d’élevage,
dont l’ADN a été manipulé,
atteint le poids respectable de 3 kilos en 18 mois,
il faut attendre six ans pour que le mulet atteigne
2 kilos. De plus, la femelle du mulet parvient à
sa maturité sexuelle que vers 8-9 ans. Elle
produit alors moins de 100 grammes d’oeufs.
Il faut attendre sa douzième année
pour qu’elle en produise 250 grammes .
A ce rythme, il est bien plus rentable d’élever
de l’esturgeon qui à l’age de
8 ans produit 10 kilos de caviar .
Donc, à moins que les biologistes manipulent
considérablement le capital génétique
du mulet, la belle boutargue
issue du mulet d’élevage... c’est
pas pour demain.